Christophe Lorentz : Votre musique est très proche de la power-pop américaine et notamment d’un groupe comme Weezer. Vous sentez vous plus proche de l’esprit musical américain que de l’esprit musical japonais ?

Masafumi Gotoh : Au début de mon parcours musical, j’étais stimulé par le rock anglais. Au moment où j’ai formé un groupe afin de faire de la musique par moi-même, j’étais en effet très influencé par Weezer. Je ne suis pas sûr de me sentir plus spécialement en connexion avec un esprit musical américain, mais je pense que la jeunesse japonaise avait besoin du rock’n roll pour remplir cette “sensation de vide” qui entourait la scène musicale des années 90.

Christophe Lorentz : D’ailleurs, vous organisez tous les ans au Japon un grand festival rock, le Nano Mugen Festival, qui réunit de nombreux groupes internationaux. Quel est votre but avec un tel événement ?

Masafumi Gotoh : Internet a amené le plaisir des gens à se segmenter, à la fois de bonne et de mauvaise façon. Une nouvelle émotion peut naître dans l’interaction entre ces différentes communautés segmentées. Toutes les cultures musicales sont ainsi. Le reggae, le ska, le blues, le hip-hop, le rock’n’roll: toutes ces musiques sont nées des collisions entre différentes cultures. Notre festival n’apporte peut-être pas une telle dynamique mais il est pleinement stimulant pour nous.

Christophe Lorentz : Pourtant, malgré vos influences musicales et vos rapports avec les groupes américains avec lesquels vous avez tourné, vous chantez essentiellement en japonais… N’avez vous jamais pensé à chanter en anglais pour essayer de percer sur le marché américain ?

Masafumi Gotoh : C’est vrai que le succès commercial est un facteur important mais l’utilisation d’une langue qui n’est pas ma langue natale limiterait ma capacité à m’exprimer. La technique et l’aptitude à écrire à propos d’un désir est la clef du travail de l’auteur. Malheureusement, je ne suis pas équipé pour faire ça en anglais. Par exemple, est-ce que les Français voudraient entendre un étranger chanter dans un français atroce ?

Christophe Lorentz : Comment le groupe travaille-t-il pour l’écriture des chansons ?

Masafumi Gotoh : La musique vient toujours en premier. Les textes arrivent à la vitesse d’un escargot et viennent toujours longtemps après les émotions. Plus généralement, nous essayons de créer un bon environnement de création pour les quatre membres du groupe et les quelques autres membres de l’équipe.

Christophe Lorentz : Si vous vous réfèrez aux textes de vos premières chansons, que pensez-vous de l’évolution de votre écriture ?

Masafumi Gotoh : Je pense que mes textes s’améliorent. Je me suis rendu compte que je pouvais désormais rajouter des décors autour des paroles qui viennent du plus profond de moi…

Christophe Lorentz : Le dernier album en date d’Asian Kung-Fu Generation, “Landmark”, est sorti l’an passé. Que pouvez-vous nous en dire ?

Masafumi Gotoh : C’est un album qui reflète le statut actuel du Japon, après l’incident de 2011. Son titre est totalement lié au Japon.

Christophe Lorentz : Vous voulez dire que l’accident de Fukushima vous a beaucoup affecté ?

Masafumi Gotoh : Avec 160 000 personnes incapables de retrouver leur foyer et 3% du territoire disparu, comment ne pourrait-on pas être affecté?

Christophe Lorentz : Musicalement parlant, votre style est toujours resté basé sur les mêmes éléments, sur le même type de son… N’avez vous pas peur de vous sentir un peu limités par votre formule musicale ?

Masafumi Gotoh : Nous n’avons sans doute pas exploré différents styles musicaux de façon très audacieuse mais nous avons quand même intégré différentes sonorités. C’est vrai que nous craignons parfois de tomber dans le soi-disant “style Asian Kung-Fu”.

Christophe Lorentz : Certaines de vos chansons ont été choisies pour illustrer des animés comme “Naruto” ou “Full Metal Alchemist”… Comment jugez-vous cela ?

Masafumi Gotoh : L’animation japonaise se maintient à un haut niveau de qualité ; nous sommes donc heureux d’être associés à des travaux aussi remarquables.

Christophe Lorentz : Asian Kung-Fu Generation existe maintenant depuis 17 ans. En vous vous remémorez toute votre carrière, que pensez-vous de son évolution ?

Masafumi Gotoh : Je ne sais pas trop. Je sais que nous avons vieilli… Mais c’est difficile de juger par nous-mêmes ; nous sommes comme enfermés dans l’habitacle du véhicule et nous ne pouvons pas nous regarder depuis l’extérieur. Mais nous pensons rouler à une bonne vitesse.

Christophe Lorentz : Quelles sont néanmoins les choses que vous regrettez et celles dont vous êtes le plus fiers ?

Masafumi Gotoh : Il n’y a rien à regretter. Nous sommes fiers du fait que tant de gens nous aient trouvé parmi les milliards de groupes disponibles !

Christophe Lorentz : Vous venez de faire une tournée européenne. Qu’avez vous ressenti lors de cette tournée et quel message souhaiteriez-vous faire passer à vos fans français ?

Masafumi Gotoh : Cette tournée a été une formidable expérience. Chaque salle et chaque public ont été très particuliers pour nous. Et à tout ce merveilleux public français, nous voulons dire que nous aimons tous la France. Nous reviendrons jouer ici. Nous ne vous remercierons jamais assez pour votre soutien !