Alissa Descotes-Toyosaki : Le gouvernement a décidé de rouvrir progressivement le périmètre interdit des 20 km autour de la centrale de Fukushima-Dai-Ichi. Que pensez-vous de cette décision?

Masafumi Gotoh : C’est très difficile de donner un avis général sur cette question. Si c’était un ami ou un membre de ma famille, je pourrai leur dire que ce n’est pas raisonnable de retourner maintenant dans la zone car on manque encore d’informations. Mais je ne peux pas me permettre de dire la même chose à quelqu’un que je ne connais pas. J’essaie de me mettre à la place des gens qui habitaient là et veulent revenir, et en même temps d’estimer les risques réels pour la santé. Tout ce que je souhaite c’est qu’on puisse réhabiliter cette région même si cela prend 100 ans. Je pense que la préfecture de Fukushima n’est pas destinée à être abandonnée, mais qu’elle peut servir au contraire au développement de nouvelles technologies.

Alissa Descotes-Toyosaki : Beaucoup de mères veulent partir avec leurs enfants, comme c’est le cas dans la ville de Fukushima. Pensez-vous que leur évacuation doit être soutenue par le gouvernement ?

Masafumi Gotoh : Je pense que les gens qui veulent partir doivent pouvoir le faire. Nous sommes dans une situation où, encore une fois, il est difficile de faire la part des choses. Par exemple, il y a beaucoup de mères aussi qui ont décidé de rester. Pour ma part, je ne peux pas trancher ni imposer une opinion aux autres. J’avoue être encore très indécis sur cette question. Par exemple, pour venir en aide aux réfugiés, j’avais pensé louer un immeuble entier dans ma région natale de Shizuoka. Mais dans le cas de Fukushima, il ne s’agit pas de quelques familles mais de près de deux millions de personnes sinistrées. On ne peut évacuer toute la préfecture. D’un autre côté, quand on pense aux enfants et aux risques qu’ils encourent, c’est insupportable. L’évacuation est un problème très grave et remet en cause la responsabilité du gouvernement qui en cas de crise environnementale tend toujours à en étouffer les conséquences. Ce sont les mécanismes de la société japonaise qu’il faut changer.

Alissa Descotes-Toyosaki : D’où votre volonté de réveiller la conscience des Japonais avec une publication comme The Future Times ?

Masafumi Gotoh : Oui, ceux qui écoutent notre musique sont des jeunes. Ils iront à la fac et rentreront dans la vie active dans une dizaine d’années. Mais c’est maintenant qu’il faut s’adresser à eux et les mettre en alerte. La situation actuelle du Japon n’est pas arrivée d’un seul coup. Elle est le résultat de plusieurs dizaine d’années de gestion. Dans ce sens, il est indispensable de préparer maintenant la génération de demain.

Alissa Descotes-Toyosaki : Vous avez récemment mentionné le nombre de manifestants contre le redémarrage des réacteurs de la centrale d’Ôi. Pourtant, le chiffre de 11000 semble dérisoire vu de l’étranger. Pourquoi est-ce si rare de manifester au Japon ?

Masafumi Gotoh : C’est encore une question qui me tourmente énormément ! Les Japonais ont l’habitude, dit-on, de “lire dans l’air”, c’est-à-dire qu’ils flairent l’ambiance générale avant de prendre des décisions. Les Japonais n’aiment pas se faire remarquer et causer du dérangement. L’éducation y est pour beaucoup dans ce genre de comportement, car à l’école on nous apprend à ne pas sortir du rang. Dans ce contexte, une manifestation devant la résidence du Premier ministre qui rassemble 11000 personnes, c’est énorme pour le Japon !

Alissa Descotes-Toyosaki : Dans un entretien paru dans The Future Times, Sakamoto Ryûichi évoque le terme de hisen qui, mot à mot, veut dire “non-guerre” un terme encore plus fort que le mot normal de “taisen”, “contre la guerre”. Est-ce-que l’action générale des Japonais par rapport au nucléaire se rapproche de cette notion pacifiste ?

Masafumi Gotoh : Trois millions de Japonais ont perdu la vie pendant la Seconde Guerre Mondiale. De plus, le Japon est encore mal vu par de nombreux pays asiatiques même après 70 ans de paix. Ce que je veux dire, c’est que pour nous, génération née dans les années 70, les manifestations qui ont eu lieu dans les années 60 pour la paix et contre le traité de sécurité nippo-américain ne sont même pas un exemple. On pense plutôt que ce sont justement ces gens-là qui à présent détiennent le pouvoir dans les grosses entreprises. Dans ce contexte de “heiwa-boke” où les gens sont comme abrutis par la paix, les manifestations anti-nucléaires qui ont commencé l’année dernière sont un renouveau sans précédent. Il y a bien sûr des militants pacifistes de longue date qui y participent, mais pour les plus jeunes, c’est la première fois qu’ils manifestent. Même moi, j’ai honte de le dire, mais j’ai participé à ma première manif il y a deux mois à l’âge de 36 ans ! Pour nous, il s’agit d’un apprentissage où d’abord il faut ignorer le regard de l’autre. Car au Japon, on regarde les manifestants comme des bêtes curieuses voire dangereuses. C’est pour cela que les organisateurs font tout pour que tout soit bien organisé et sans débordement. Leur but est de montrer que les manifestants ne sont pas des terroristes. Ils peuvent ainsi gagner la confiance d’un nombre croissant de gens qui viendront à leur tour manifester. Pour ma part, je me dis des fois que je devrais prendre la parole pendant ces manifs, car je relaie l’information à plus de 99000 fans qui me suivent sur Twitter. Mais je n’arrive pas encore à franchir le pas. Je me dis en effet que si je le fais, beaucoup de gens me catégoriseront et The Future Times finira par perdre de sa crédibilité. C’est triste, mais c’est comme cela pour l’instant. Parfois, j’aimerai avoir l’avis d’étrangers pour qu’ils nous apprennent à organiser des manifestations plus actives !

Alissa Descotes-Toyosaki : Vous organisez avec Sakamoto Ryûichi le festival No Nukes 2012 qui se déroule les 7 et 8 juillet prochains. Est-ce que vous allez y prendre la parole?

Masafumi Gotoh : Oui, je pense que tous les artistes vont dire quelque chose. C’est un festival créé à l’initiative de Sakamoto dont toutes les recettes sont reversées à l’organisation “10 millions de signatures pour dire au revoir au nucléaire”. Pour ma part, je chanterai aussi le morceau N2 composé après le 11 mars 2011. Il m’est plus facile de chanter que de faire des discours.

Alissa Descotes-Toyosaki : The Future Times accorde une grande importance aux énergies renouvelables, pensez-vous que le Japon va s’orienter dans cette direction malgré le redémarrage des réacteurs de la centrale d’Ôi ?

Masafumi Gotoh : Je pense en tout cas que le Japon doit sortir du nucléaire le plus rapidement possible. Petit à petit, les gens doivent se tourner vers les énergies renouvelables, même si cela coûte un peu plus cher. Si le gouvernement a choisi de redémarrer les réacteurs, la plupart des Japonais veulent sortir du nucléaire. Dans un pays sismique, le risque est trop grand. C’est devenu une évidence pour tout le monde. Par ailleurs, il y a beaucoup à faire en matière d’économies d’énergie, surtout à Tôkyô. Même les rampes d’escalators sont illuminées la nuit. A quoi ça sert ? Il y a un travail énorme à faire aussi avec les architectes, les designers, tout ceux qui sont concernés par l’urbanisme et le développement. Ce sont ces gens-là qui contribuent à penser environnement. Nous avons tous un rôle à jouer pour repenser le monde de demain.